Lorsqu’on parle de « risque physique », la plupart des gens imaginent une carte d’inondation. Une canicule. Une tempête frappant un actif. Autrement dit, le risque climatique. Mais le risque physique est une catégorie bien plus large, et le climat n’en est qu’une grille de lecture parmi d’autres. Comprendre cette différence, c’est ce qui distingue le fait de voir un seul aléa du fait d’embrasser toute la surface de l’exposition. C’est aussi pourquoi, chez Darwin, nous couvrons les 3 : risque climatique, physique et nature ne sont pas des chantiers distincts, mais une seule et même exposition physique, lue à travers un prisme unique et plus complet.
Le raccourci mental qui crée l’angle mort
Demandez à une équipe risques d’évaluer le « risque physique » et la plupart se tourneront vers des données climatiques : courbes de température, tendances de précipitations, modèles d’inondation et d’incendie à l’échelle de l’actif. Cet instinct n’est pas faux, mais il est partiel. C’est une façon parmi d’autres d’aborder le risque physique : la façon centrée sur la météo.
Un risque physique est simplement un risque qui se matérialise physiquement : une inondation, une tempête, une sécheresse, une canicule, une pénurie d’eau, un séisme. La lecture météo s’intéresse à la manière dont l’aléa lui-même évolue. Ce qu’elle manque, c’est que, pour la plupart de ces aléas, la nature se tient entre l’aléa et l’actif et en absorbe une partie du choc : zones humides et plaines inondables épongent les crues, forêts et sols déterminent quelle part de la pluie se transforme en ruissellement, mangroves atténuent les ondes de tempête. La nature ne fait pas disparaître l’aléa — il y aurait encore des tempêtes et des inondations dans un monde en parfaite santé — mais elle réduit sa fréquence et son intensité. À mesure que cet effet tampon se dégrade, le même aléa frappe plus fort, et une lecture purement météo ne le voit jamais venir.
Climat et nature ne sont pas 2 listes de risques distinctes, mais 2 prismes différents
Voici la distinction clef : « climat » et « nature » sont d’ordinaire traités comme 2 catégories d’aléas. Mieux vaut les comprendre comme 2 façons d’évaluer les mêmes risques physiques.
Le prisme climatique est centré sur la météo et la température. Pour évaluer le risque d’inondation, il pose une seule question : comment évoluent les précipitations ? Puissant, mais il s’arrête à l’aléa.
Le prisme nature est holistique. Il pose la même question, et 2 autres : comment la dégradation de la nature modifie-t-elle l’aléa lui-même — un bassin versant dégradé régule moins bien les précipitations — et comment érode-t-elle la protection locale qu’offre la nature, comme les plaines inondables et les méandres qui absorbaient autrefois une crue ? Ces effets tampons sont des services écosystémiques : les bénéfices que la nature fournit gratuitement, de la régulation des pluies à la protection contre les inondations en passant par la pollinisation. Ils sont précisément ce qu’un prisme météo ne peut pas voir.
Prenons une inondation. Une analyse purement climatique suit l’évolution des précipitations et guère plus. Une analyse complète y ajoute les 2 canaux « nature » évoqués plus haut : un environnement dégradé à la fois rend les pluies plus fortes (le cycle de l’eau est moins bien régulé) et supprime les défenses locales qui les absorbaient. Même inondation, image du risque bien plus complète.
Les 2 prismes ne sont pas rivaux : l’un contient l’autre. Le prisme climatique est la part « météo seule » du prisme nature — exactement la même relation qu’entre empreinte carbone et empreinte nature, où le carbone est la vision étroite et centrée sur le climat de l’empreinte bien plus large d’une entreprise sur la nature. Utile, mais partielle par construction.
Les 4 familles de services écosystémiques
Ces services se répartissent en 4 grandes familles. Un prisme nature lit la dégradation de chacune ; un prisme météo n’en lit presque rien. Et l’essentiel de ce qu’il met en lumière n’a rien de « climatique » : l’exposition se construit même dans un climat parfaitement stable, dès lors qu’un service est dégradé par la pollution, la surexploitation, le changement d’usage des sols ou la perte d’habitats.
Services de soutien — qualité de l’air, état des sols, qualité de l’eau, pollinisation. Ce sont les conditions de fond qui rendent la production possible. Près de 75 % des principales cultures vivrières mondiales dépendent, à un degré ou un autre, de la pollinisation animale, un service évalué à plus de 200 milliards de dollars par an (Source : IPBES). Un effondrement des pollinisateurs — sous l’effet des pesticides, de la perte d’habitats et des maladies — réduit directement les rendements du café, du cacao, des fruits et des fruits à coque. Des sols, une qualité de l’air et une qualité de l’eau dégradés frappent de la même manière les actifs qui en dépendent, sans qu’aucun événement météorologique soit nécessaire.
Services de régulation — l’effet tampon de la nature face aux aléas. C’est la famille sur laquelle le prisme météo s’appuie le plus tout en la voyant le moins. À mesure que se dégradent les systèmes qui absorbent les chocs — zones humides qui épongent les crues, végétation qui tempère la chaleur et retient les versants et l’humidité des sols —, les mêmes aléas aigus (inondations, tempêtes, canicules, incendies) et chroniques (sécheresse, modification du régime des pluies) frappent plus fort, et les aléas du sol comme l’affaissement et les glissements de terrain s’aggravent. Le seul retrait-gonflement des argiles — des sols qui se dilatent et se contractent, fissurant les fondations — coûte aux assureurs français environ 1 milliard d’euros par an en moyenne, jusqu’à 3,5 milliards en 2022, et menace plus de 12 millions de logements (Source : CCR). L’exception qui confirme la règle : les séismes et les éruptions volcaniques sont purement géophysiques — aucun écosystème ne les tamponne, de sorte qu’un prisme nature n’y ajoute rien.
Services d’approvisionnement — ce que fournit la nature (eau, matières premières, alimentation, fibres). Le stress hydrique n’en est qu’un exemple. Lorsqu’un aquifère est surexploité ou qu’un bassin est partagé entre trop d’usagers, l’eau n’est tout simplement plus là. En 2021, TSMC, premier fabricant mondial de semi-conducteurs, a dû acheminer de l’eau par camion vers ses usines pendant la pire sécheresse qu’ait connue Taïwan depuis plus d’un demi-siècle — continuité de production menacée non par une tempête, mais par une ressource partagée épuisée (Source : Fortune). La surexploitation et le changement d’usage des sols dégradent l’approvisionnement en eau, avec ou sans signal climatique.
Services culturels — loisirs, tourisme, valeur paysagère et patrimoniale. Lorsque l’actif naturel est le produit, sa dégradation constitue le risque. Le blanchissement des coraux érode les économies du tourisme récifal ; l’amincissement de l’enneigement fragilise les stations de ski. La dépendance porte sur un écosystème fonctionnel et attractif — et il peut être perdu du fait du déclin de la biodiversité et de la pollution, et pas seulement de la température.
Pourquoi cette distinction mérite d’être posée correctement
Un modèle climatique à l’échelle de l’actif saisit la température et les précipitations. Il ne saisit pas la dégradation cumulative des systèmes naturels dont l’actif dépend réellement — le bassin versant en amont, les sols qui retiennent un versant, la plaine inondable en aval. 2 actifs aux scores d’aléa climatique identiques peuvent porter un risque physique très différent une fois prise en compte la nature qui les entoure.
Et les 2 lectures se renforcent mutuellement d’une manière qui consolide l’argument plutôt qu’elle ne l’affaiblit. Le changement climatique n’est pas seulement un aléa que suit le prisme météo : il est aussi l’un des 5 facteurs directs de perte de nature identifiés par l’IPBES, aux côtés du changement d’usage des sols, de la pollution, de la surexploitation et des espèces invasives. Le réchauffement aggrave donc à la fois l’aléa et érode l’effet tampon : il alimente le déclin des pollinisateurs, le blanchissement des coraux et l’aggravation du stress hydrique que seul un prisme nature est conçu pour saisir (Source : IPBES).
L’idée n’est donc pas que la nature serait une chose différente et plus étroite à suivre à la place du climat. C’est l’inverse. Parce que la lecture climatique est la part « météo seule » de la lecture nature, évaluer le risque physique à travers un prisme nature contient déjà tout ce que voit un prisme climatique — et y ajoute ce qu’il ne peut structurellement pas voir. Les mêmes risques. Un prisme en voit simplement davantage.
Chez Darwin, nous évaluons le risque physique à travers ce prisme plus complet, fondé sur la nature — en cartographiant les services écosystémiques qui sous-tendent chaque actif et les aléas que leur dégradation amplifie. Réservez une démo pour voir ça en pratique.